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Chronique de Francine Labelle

Dimanche le 23 février 03

 

Dimanche le 23 février 03

 

Exposition du Musée de l'Ermitage au Musée des Beaux-Arts de Montréal.

 

Fru. Elle est full fru.

Les musiciens ont droit à des chroniques intelligentes et raffinées, parlant de musique, et nous les peintres, "niette". Rien.

Lisez Le Devoir, le journal culturel s'il en est… Sylvain Cormier quand il parle de musique, jazz, pop, rock, il écoute, il entend, il nous fait presque entendre. Ça sonne. Il parle de rythmes, d'arrangements sonores, de structures, bref il parle de musique. Et si ce qu'il raconte me touche dans le cœur de mon oreille, j'achète.

Lisez les chroniques en peinture. En peinture ? Que dis-je peinture, il n'y a pas Il faut dire "arts visuels". Et pis c'est pas dans le cahier des Arts, c'est dans le cahier des Lettres ! On n'est plus en art.

Alors dans le cahier des Lettres que trouvez-vous ? Un Bernard Lamarche qui d'un ton d'intello-ma-chère, du haut de sa chaire, distribue des notes scolaires, des évaluations critiques (!), aux commissaires (ces messieurs-dames qui organisent les expos) sur leurs accrochages, sur la manière la moins habituelle de présenter une oeuvre. Impossible d'en savoir plus sur les œuvres elles-mêmes, ce qu'on pourrait appeler le contenu. Non. L'accrochage. Moi, c'est le contenu qui m'intéresse. C'est l'œuvre. C'est le tableau. Pas l'accrochage.

Ou alors quand il parle d'une œuvre, c'est que c'est de l'installation, C'est habituellement éclaté, violent ou pervers, désolant, dérangeant ou ennuyant. En tout cas, faut que ça choque. Ou faut que ce soit plate. Ou faut que ce soit songé et qu'on sorte de là en se demandant si c'est nous qui sommes un peu con ou si… Bref, faut qu'on soit emmerdé.

Faudrait que l'art visuel soit absolument de la musique contemporaine, du sériel ou de l"actuel" (c'est parfois le fun à  jouer en impro, mais c'est souvent plate à entendre) en tout cas, c'est un peu schizo à force d'interdits : faut pas que ce soit tonal, ni que ça ait un rythme sensuel, faut que ça casse la mélodie. Faut que… Vous entendez ?

En tout cas, faut pas…Et pis faut !

Bon, en peinture, on n'a pas le droit d'avoir du rock, du jazz, du free jazz, du cool jazz, du pop, du blues, du classique, du "contemporain", du populaire etc. Non, il n'y a que "l'installation" qui a droit de cité. Le reste: c'est de la préhistoire ! Des traces historiques, des prétextes à accrochages pour les commissaires. Et à textes pour les critiques post-modernes.

Plus de peinture. Plus de dessin. Plus de sculpture. Que de l'installation.

Le problème ? Les chroniqueurs de musique et de bonne bouffe sont obligés de connaître la musique et de faire de la bouffe. Les chroniqueurs d'arts visuels n'ont jamais tenu un pinceau: ils répètent le discours intello appris à l'université sur l'histoire de l'art : ils ne connaissent, ni ne s'intéressent, à la peinture, au dessin, à la sculpture, qui sont morts pour eux, parce qu'ils ne savent, ni ne se donnent la permission (c'est "dépassé" dans le milieu ) de se faire prendre par un tableau… Ça doit être trop jouissif, ça doit être immoral.

Si bien qu'au Musée des beaux-arts de Montréal, à l'expo du Musée de l'Ermitage, je suis allée.

Les accrocheurs, espérant avoir la bonne note de Monsieur l'Inquisiteur Bernard Lamarche, ont réussi à tuer les seuls quatre Gauguin qu'il y avait en les accrochant sur un mur rouge bourgogne en camaïeu avec les rouges et les bleus-gris froids de Gauguin, rendant les tableaux ennuyeux pour ne pas dire complètement drabes. Il fallait se pincer pour croire que c'était du Gauguin. L'œil ne percevait plus que les orangers et les jaunes, les rouges-bleus et les gris mauves-bleus étant noyées par le mur. Résultat ? Les gens passent très vite… l'air déçu. Et vont voir les Cézanne…

Et chez Cézanne, les murs sont, je vous le donne en mille ? Yes! Jaune citron. Ils ont réussi à tuer les lumières chaudes des tableaux de Cézanne en répétant le jaune citron des toiles de Cézanne ! Ça sort glacial. Plate Cézanne ! 'Stie !!!

Reste les Maurice Denis. Lui, il a droit à des murs blancs. Le Maître du "Dream whip" camaïeu déguisé en crème fouettée. Dégueux. Le mal de cœur. Avec évidemment plein d'anecdotes historiques pour sauver la mise.

Deux bons tableaux de Matisse : les autres… des bons débuts de tableaux, des jeux risqués à l'époque, des expériences amusantes dans l'art de garder sous silence et d'en dire le moins possible. C'était la naissance de l'affiche. Intéressants mais pas nourrissants…

Deux Marquet, un Manguin et un Dufy, il me semble (quand je pars dans le tableau, j'oublie les noms), de petits bijoux : construits, généreux dans la pâte et les jeux de couleurs risqués et riches. J'étais saisie et heureuse. Les couleurs vibraient comme l'air au printemps. Le bonheur.

Moi, quand je vois un bon tableau abouti, poussé, construit et généreux, ça m'ouvre le cœur et me rend généreuse moi aussi. C'est comme la bonne musique. Pis la bonne bouffe.

Ça fa que…

Ben ça fait que c'est Odile Tremblay qui, elle, a parlé de peinture et m'a donné envie d'aller voir l'expo…

Madame Odile Tremblay, je vous demande de devenir chroniqueure en arts visuels pour Le Devoir, s'il vous plaît. Allez, un petit effort. S'il vous plaît. Que la passion et le plaisir de déguster la bonne peinture reviennent dans les pages de notre "seul journal libre et indépendant ?"

En attendant, pour apprécier l'expo, se faire une fenêtre avec les doigts et éliminer les murs de votre champs perceptuel. Attendre quelques secondes. Et le tableau se mettra à apparaître comme une photo dans le bassin d'acide. Et le gazouillis complexe des couleurs vous enchantera. Et le tableau se révélera à vous.

Question à cent piastres: «pourquoi l'art symboliste est-il toujours camaïeu ? »

Chronique Francine Labelle